Confronté sans cesse au marché, l’identité d’un artiste fait face à l’idée de label, de marque. Paul Akije se positionne contre cette condition politique et économique en rapportant l’identité d’un artiste à une stricte énigme. Il ne donne rien de sa subjectivité, il n’apparaît pas, n’a rien à nous dire. Comme s’il n’existait pas, il rapporte le sujet, ce “je” que nous fantasmons, à un ensemble d’agrégats sans continuité. Cet exercice philosophique apparaît comme le lieu même de sa pratique, un mouvement dont le résultat n’est pas un “moi” pensé comme un produit, mais un mythe, celui d’une absence.
Paul Akije produit des œuvres d’une diversité telle que l’on dirait plusieurs personnes, un essaim, coordonné mais disparate. Comme un collectif béant, il est tout le monde et personne à la fois.
On trouve actuellement chez Arnaud Deschin une série de dessins comme des piles de recherches figées dans de la résine, une vidéo qui délire l’amour de l’amour, c est à dire la disparition d’un sujet dans la passion…
Paul Akije, au mur, Pièce n°11, vue de l’exposition "Sur rendez-vous" Arnaud Deschin galerie, Paris (photo © Constance Camus Govoroff)
Paul Akije, extrait de film Pièce n°12, vidéo sonore 12’19" issue d’une installation de l’artiste.
Paul Akije, Pièce n°13, Casque blanc en plastique, pédale de grosse caisse, tiges en aluminium et fer, mentonnière et protège dents de boxe, 64 x 22 cm

Paul Akije par Gilles Bernard
Paul Akije développe une pratique poétique autour de la figure de l’étranger. Son identité et ses œuvres activent l’ambivalence des termes “foreigner” et “stranger” : il refuse d’apparaître mais distribue, tout en maintenant son invisibilité, des œuvres dont l’incohérence stylistique génère un déplacement permanent.
L’artiste explique, par mail, (l’unique voie de communication avec lui), qu’il refuse « le branding de l’art, l’invitation à se systématiser, à réduire une pratique artistique à un simple logo », selon lui les artistes utilisent leur image « comme un moyen de compenser cette brutalité, avec des posts home made sur les réseaux sociaux, pour essayer de fabriquer une fiction valorisante. » Avancer masqué ? L’idée n’est pas nouvelle, le groupe Daft Punk l’a tant portée aux nues, qu’elle semble s’être instituée comme une option marchande. Pour Paul Akije l’idée va plus loin, il est « invisible », sa pratique engage donc une foi des acteurs de l’art d’une nature différente : la foi qu’il existe.
Je lui demande si ce déplacement interroge la question du religieux, de l’icône... il me répond que je peux lui accorder l’autorité que je veux. « Je ne crois pas au moi nucléaire, à une essence du moi et de même je ne crois pas au discours pour charpenter une identité. Si vous voulez comprendre une œuvre, regardez la précédente. »
Très bien, jugeons sur pièce. Dans l’exposition « Sur rendez-vous » à la Arnaud Deschin galerie, trois œuvres sont présentées. Un dessin résiné agrège une pile de dessins : une femme aux yeux bandés tend ses bras vers le spectateur tandis qu’à l’arrière plan des enfants se cachent, s’accrochant à des meubles pour se cacher. Sous la brillance visqueuse de la résine apparaît le sujet de Paul Akije : le trouble du moi, l’avancée à l’aveugle, tendue vers l’inconnu. S’accrocheront aux meubles ceux qui jouent ? Arnaud Deschin, arrive avec une caisse d’emballage, l’œuvre part chez un collectionneur.
Plus loin, une vidéo (Pièce n°12, 12’19”) joue de manière lancinante avec le vocabulaire sentimental du cinéma en répétant apathiquement la phrase “If you change your mind, you know where to find me...” comme un fil conducteur reliant des prises de vues, caméra au poing, traversant des paysages urbains asiatiques, européens, des récits amoureux disjoints... Comment retrouver quelqu’un ? La répétition obsessionnelle, hypnotique, de la même phrase, trouble l’espoir d’identification, de localisation qu’induit le sentiment amoureux. La vidéo emploie un vocabulaire formel strictement différent du dessin mais le sujet est le même.
Une troisième pièce, Pièce n°13, déjà vendue, n’est montrée qu’en photo : une mise en équilibre d’un casque de boxe emboîté sur une pédale de grosse caisse. Le casque est engagé dans le rapport de pression du pédalier mais son équilibre dépend d’un agencement fragile. Le rapport de force illustre celui que défend l’artiste : un corps absent, évoquant tout à la fois une violence et une volonté de protection. Sous une pression ferme, l’équilibre se donne comme précaire.
La différence formelle entre les pièces est confondante, comme un trouble inquiétant qui me rappelle celui de Mike Kelley, braqué contre toute forme d’interprétation réductrice, en particulier autobiographique : « malgré mon opposition au caractère fixe de la signification, je suis contre l’idée d’une absence de signification » disait-il. J’importune une nouvelle fois Paul Akije par mail pour essayer de saisir les limites de son retrait : est-il disposé à décrire ses pièces ? Il me répond par une question « Elles n’ont pas suffit ? » Si. Je réponds non par provocation. Il me forward son précédent mail : « Je ne crois pas au moi nucléaire, à une essence du moi et de même je ne crois pas au discours pour charpenter une identité. Si vous voulez comprendre une œuvre, regardez la précédente. » Je saisis un peu mieux la phrase “If you change your mind, you know where to find me.” Une difficulté nouvelle pour les acteurs de la médiation de l’art : il s’agit de maintenir en vie la persistance d’une indétermination, ne pas céder à une narration, s’en tenir aux œuvres.
Gilles Bernard





